Les moutons peuvent prévenir les incendies

Quand les moutons contribuent à prévenir les incendies : l’écopâturage comme outil de résilience des territoires

Face à l’intensification des épisodes de sécheresse et au risque croissant d’incendies en Europe méditerranéenne, les territoires cherchent de nouvelles solutions pour réduire la quantité de végétation combustible et limiter la propagation des feux. Parmi ces solutions fondées sur la nature, le pastoralisme pourrait jouer un rôle encore trop peu reconnu.

Une étude récente consacrée à la Sardaigne s’est intéressée précisément à cette question : dans quelle mesure le pâturage des forêts par les troupeaux peut-il contribuer à réduire la sévérité des incendies ?
 

Crédits : Francesco Canu / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

Le pâturage pour réduire le combustible disponible

L’étude Assessing the Role of Forest Grazing in Reducing Fire Severity: A Mitigation Strategy s’appuie sur des simulations de propagation des incendies dans différents scénarios de pâturage.

Son principal enseignement est simple : en consommant et en piétinant une partie de la végétation basse, les troupeaux réduisent la quantité et la continuité du combustible disponible pour le feu.

Les chercheurs observent notamment une diminution moyenne d’environ 33 % de la biomasse herbacée combustible, accompagnée d’une réduction de sa hauteur.

Cette diminution se traduit, dans les simulations, par une baisse significative de plusieurs paramètres liés au comportement du feu : vitesse de propagation, longueur des flammes et intensité du front de feu.

Selon les scénarios étudiés, les effets peuvent être particulièrement importants. La surface parcourue par le feu est ainsi réduite de 45,8 % dans les scénarios correspondant à des années sèches, tandis que les réductions atteignent jusqu’à 60,9 % dans les scénarios intermédiaires.

Ces chiffres doivent naturellement être interprétés avec prudence : il s’agit de résultats issus de simulations et l’étude porte sur un territoire spécifique, la Sardaigne. Le pâturage ne constitue évidemment pas une protection absolue contre les incendies, notamment face aux feux les plus extrêmes.

Mais les résultats apportent un argument supplémentaire en faveur d’une approche intégrée de la prévention des incendies.

 

Le mouton, un acteur de la gestion des territoires

Cette recherche est particulièrement intéressante parce qu’elle élargit la manière dont nous pouvons considérer l’élevage ovin.

Le mouton est bien sûr un animal d’élevage, producteur de viande et, pour de nombreuses races, de laine. Mais il est également un acteur du fonctionnement des territoires.

Depuis des siècles, le pastoralisme contribue à maintenir des paysages ouverts, à limiter l’embroussaillement et à créer des mosaïques de végétation qui peuvent jouer un rôle dans la dynamique des incendies.

Dans un contexte de changement climatique, cette fonction territoriale prend une nouvelle dimension.

L’écopâturage et le pastoralisme peuvent ainsi contribuer simultanément à plusieurs objectifs :

  • réduire la biomasse végétale combustible ;
  • limiter la continuité de la végétation ;
  • maintenir des espaces ouverts et des paysages pastoraux ;
  • contribuer à la biodiversité et à l’entretien des milieux ;
  • soutenir une activité agricole et économique locale ;
  • et, lorsque les animaux sont des races lainières, produire une matière première renouvelable : la laine.

Cette dernière dimension est essentielle pour Collectif Tricolor.

 

Et si la laine faisait partie de l’équation ?

La question de la prévention des incendies permet aussi de remettre en perspective la valeur globale de l’élevage ovin.

Aujourd’hui, une partie importante de la laine produite en France reste insuffisamment valorisée. Pourtant, derrière chaque toison se trouve un système d’élevage, un troupeau, des éleveurs et un territoire entretenu par les animaux.

Valoriser la laine, c’est donc aussi contribuer à reconnaître la valeur de l’ensemble des services rendus par l’élevage pastoral.

Cette approche invite à dépasser une vision strictement « produit » de la laine. La laine française peut être considérée comme l’un des éléments d’une économie territoriale plus large, associant élevage, entretien des paysages, biodiversité, prévention des risques et production de matières renouvelables.

Cela pose naturellement une question collective : comment mieux rémunérer les différents services rendus par les élevages pastoraux ?

La seule vente de la laine ne permet pas toujours aujourd’hui de couvrir les coûts de sa collecte, de son tri et de sa transformation. Pourtant, les bénéfices territoriaux associés à certains systèmes d’élevage dépassent largement la seule valeur marchande de la toison.

 

Vers une approche européenne du pastoralisme ?

La situation de la Sardaigne fait écho à de nombreux territoires européens confrontés aux mêmes défis : sud de la France, Espagne, Portugal, Italie, Grèce, mais aussi certains territoires ruraux soumis à l’abandon des terres et à la fermeture progressive des paysages.

Dans ces territoires, le retour ou le maintien de troupeaux dans certaines zones pourrait constituer un outil complémentaire aux dispositifs classiques de prévention et de lutte contre les incendies.

Cela suppose toutefois de ne pas réduire le pastoralisme à une simple prestation d’entretien des espaces verts.

Un pâturage efficace doit être pensé à l’échelle du territoire : choix des races et des animaux, périodes de pâturage, charge animale, rotation des parcelles, accès à l’eau, déplacements des troupeaux et objectifs écologiques doivent être pris en compte.

L’enjeu est donc de construire des systèmes dans lesquels l’activité économique de l’éleveur et les services rendus au territoire se renforcent mutuellement.

 

Repenser la valeur de l’élevage ovin

Cette étude apporte finalement un éclairage intéressant sur une question plus large : quelle valeur voulons-nous donner aux élevages qui entretiennent nos territoires ?

À travers la laine, Collectif Tricolor défend depuis plusieurs années une meilleure reconnaissance des filières lainières françaises et du travail des éleveurs.

La prévention des incendies est un exemple supplémentaire de cette valeur territoriale.

Le mouton peut produire de la laine, contribuer à maintenir des paysages ouverts, participer à la biodiversité et, dans certaines conditions, réduire la quantité de combustible disponible avant un incendie.

Il ne s’agit pas de demander aux éleveurs de résoudre seuls le problème des incendies. Il s’agit plutôt de reconnaître que le pastoralisme fait partie des solutions territoriales à mobiliser face aux transformations climatiques.

Dans cette perspective, mieux valoriser les productions issues des élevages — et notamment la laine — participe aussi à maintenir des systèmes pastoraux vivants.

Car derrière une toison, il y a bien plus qu’une matière première : il y a un troupeau, un éleveur et un territoire.

Pour aller plus loin

Assessing the Role of Forest Grazing in Reducing Fire Severity: A Mitigation Strategy, étude consacrée à l’impact du pâturage forestier sur la sévérité des incendies en Sardaigne.

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