Pour commencer, que vous évoque personnellement le mot « laine » ? 

Personnellement, je pense que la laine ne m’évoque pas de souvenir particulier, si ce n’est la douceur... Mais si je vous dis cela, c’est peut-être que mon univers n’est ni celui de la mode ni celui du textile. Je suis arrivée ici car mes racines familiales sont à Montazels et qu’au détour d’une conversation lors d’une fête du village, j’ai entendu dire que la chapellerie de Montazels c’était vraiment fini… La plus grosse entreprise du village... Représentant un patrimoine industriel unique ! Le maire s’était beaucoup investi pour trouver un repreneur mais tous étaient partis en courant devant l’ampleur du travail à effectuer. On était en novembre 2018, le projet m’a énormément touchée, et depuis, je me bats pour faire de cette chapellerie une réalité. Le plus fort c’est que dans cette aventure, je suis entièrement bénévole. Le jour, je travaille dans l’informatique, et la nuit…
Je travaille pour MontCapel.


 

Effectivement, on sait que l’industrie de la laine en France est depuis près d’un siècle en difficulté face à la prévalence des fibres synthétiques et à la délocalisation des productions. Comment la chapellerie de Montazels a-t-elle vécu cette période ?

La chapellerie, qui s’appelait Chapeaux de France, a définitivement fermé en mars 2018 [après avoir été fondée en 1923]. Cela faisait quarante ans qu’aucun investissement n’avait été fait, et lorsque je suis venue voir pour la première fois l’usine, l’état des machines et des entrepôts était lamentable. Il faut savoir que l’ensemble s’étend sur 4000m2 et qu’à son apogée, l’entreprise comptait 600 personnes. Après ce fameux déclic de novembre, j’ai réussi à rassembler sept coopérateurs fondateurs pour créer une société coopérative d’intérêt collectif [SCIC], ainsi que les anciens salariés de l’entreprise... Les quatre derniers qui n’étaient pas encore partis à la retraite. MontCapel est donc renée de ses cendres en septembre 2019.

Relancer une entreprise de zéro est compliqué, surtout lorsque les savoir-faire sont perdus et qu’aucune formation dédiée n’existe. C’est pourquoi je crois que le mot d’ordre pour se relever est la transmission. Imaginez un peu, nous faisons venir des retraités de l’entreprise pour des contrats courts afin qu’ils puissent transmettre leur expérience. Actuellement, la moitié des salariés correspond aux anciens de Chapeaux de France, et l’autre moitié à des demandeurs d’emploi suivant une formation continue [grâce à l’AFPR, l’Action de Formation Préalable au Recrutement]. 

De plus, si nous avons réussi à investir dans la restauration des machines, c’est grâce au soutien financier de ceux qui croient aujourd’hui à la redynamisation économique territoriale par les savoir-faire locaux. La commune de Montazels et le mouvement coopératif régional URSCOP nous ont été d’une grande aide. Mais nous comptons sur une reconnaissance plus large, nous sommes actuellement la seule entreprise entièrement intégrée qui collecte de la laine brute pour la transformer en un même lieu en chapeaux !

Comment expliquez-vous cette absence de formation ? 

Vous savez, fabriquer un chapeau depuis la fibre de laine jusqu’à l’objet fini n’est pas une mince affaire. On compte environ trente opérations, dont certaines [comme l’enroulage, dont on peut voir le procédé en cliquant ici] peuvent mettre six mois, voire un an pour être réalisées. Si un chapeau est moulé en moins d’une heure, il n’en est pas de même pour la préparation du feutre qui, comme de nombreux savoir-faire, demande une temporalité plus longue. Ensuite par rapport à la laine… Nous utilisons de la laine française de Mérinos d’Arles, mais nos chapeaux ne sont pas certifiés 100% français. Vous demandez-vous pourquoi ? Savez-vous ce qu’est la transhumance ? 

Dans le sud de la France, les moutons pâturent en plaine en hiver, car les ressources alimentaires y sont plus riches qu’en montagne. Quand l’été arrive, on fait monter les troupeaux en altitude, pour y trouver des pâturages encore plus riches et diversifiés [voir ici une définition de la transhumance]. Malheureusement pour les travailleurs de laines, afin de repérer et de compter leurs bêtes, les éleveurs les marquent à la peinture rouge, bleue, verte, et cela en plein milieu du dos. À cause de cela nous obtenons une matière première moins qualitative, car la peinture s’est mélangée aux blousses. Les blousses sont des fibres courtes récupérées lors du peignage de la laine que nous utilisons également pour le feutre des chapeaux. En conclusion, notre laine est française mais les blousses viennent d’Italie ou du Portugal…


 

N’existe-t-il pas de réglementation vis-à-vis de ces pratiques de marquage ?

Non, aujourd’hui ce sont les collecteurs et les négociants qui tentent de sensibiliser les éleveurs à faire attention à marquer leurs animaux sur les parties moins lainées, comme la tête. Ce à quoi ils se font souvent rétorquer que c’est une tradition et que cela aura du mal a changer. C’est très banal comme histoire, mais ce tout petit élément de la chaine nous empêche, comme de nombreuses marques, de proposer des produits 100% laines françaises. Je pense que la communication entre les différentes filières [entre les éleveurs et les artisans ou industriels notamment] est une notion clée. C’est en partie pour cela que nous avons intégré le Collectif Tricolor, pour y trouver un réseau qui se solidifie autour d’un besoin commun, et qui soit fort de propositions.


 

Vous évoquez les éleveurs, la transhumance… Quel rapport entretenez-vous au territoire dans lequel vous vous inscrivez ?

Le village de Montazels se situe dans la Haute Vallée de l’Aude, au sud de Carcassonne, et s’inscrit dans une histoire industrielle textile qui remonte au siècle dernier. MontCapel hérite de cette histoire sur un plan matériel avec le parc des machines, et sur un plan social et culturel, grâce au savoir-faire unique en France de la transformation de laines en chapeaux par la technique du feutrage en volume. De plus, je peux bien vous le dire, depuis le début de l’entreprise [1923] la laine utilisée est importée d’Australie. MontCapel tient maintenant à utiliser une matière première qui soit française et traçable !

Pour l’anecdote, les bâtiments d’usine témoignent également d’une histoire politique et internationale, celle de la Retirada de 1939. À cette époque en Espagne, la dictature franquiste victorieuse amène plus de 300 000 réfugiés républicains à passer les Pyrénées. La chapellerie est alors requisitionnée pour faire un camp de femmes et d’enfants, dont la mémoire est rappelée par une stèle présente dans le village.

Ce que je trouve intéressant de souligner, c’est qu’à la différence de nombreux lieux patrimoniaux, nous avons choisi non pas d’en faire un musée, comme cela a pu nous être suggéré, mais d’en retirer les atouts économiques, qui puissent recréer une dynamique territoriale et garder ce patrimoine matériel et immatériel vivant.


 

Enfin, quelle serait selon vous l’action à réaliser aujourd’hui pour les filières lainières de demain ?

Je pense que la première chose à faire est de recenser et cartographier les ressources lainières et les besoins de l’industrie sur le territoire français. Pour cela, il me parait nécessaire de s’appuyer sur la mise en relation des membres du Collectif ! Le dialogue en son sein est souvent constructif. Il faut ainsi en tirer parti pour communiquer sur les pratiques à tenir au sein des élevages afin de préserver les toisons et pouvoir revaloriser les laines ensuite. Comme beaucoup d’autres avec moi, nous sommes prêts à y mettre 
le prix !

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